Quand je n'étais
qu'un brin de petite fille, têtue et innocente comme toi,
mes parents décidèrent
un beau jour, de quitter la ville pour la campagne.
Un beau jour pour eux,
peut-être, si j'en croyais le sourire radieux qui rosissait les pommettes hautes
de ma mère,
et les paillettes qui pétillaient dans les yeux de mon père. Mais
je ne l'entendais pas de la même façon.
Il ne me convenait pas du tout de laisser
là les rires sans raison de mes amies,
les jeux de marelle sur les pavés des
trottoirs, évitant de justesse les passants affairés, les vitrines tentantes,
les bruits,
enfin tout ce qui avait fait le théâtre de ma courte vie.
Tout de même, on ne me demanda pas mon avis, tout au plus m'assura-t-on de distractions
et de plaisirs champêtres,
qui parurent bien ternes à mon âme de citadine.
Je
traînais donc par les chemins, de Paracol au Val d'Anguille, des Rébias au jardin
des Gorguettes,
cherchant tout ce qui pouvait alimenter ma mauvaise humeur
avec un acharnement opiniâtre.
Ce jour là, alors qu'inconsolable de la perte
de ma ville, je faisais méchamment rouler les cailloux d'un chemin,
je passais
ma hargne impuissante en donnant un coup de talon rageur sur le tronc d'un olivier
qui ne m'avait rien fait.
-" Tss…Tss ! "
Je me retournais vivement, prête
à foudroyer le trouble-fête du haut de mes neuf ans.
Tiens ! Cela tombait si
bien, que l'on me dérangeât, pour que j'en puisse user à détendre mes nerfs hérissés.
Je me trouvais nez à nez avec une bizarre personne.
Non qu'elle fût atteinte
d'une quelconque difformité, ni qu'elle portât ses vêtements à l'envers.
En
fait, elle semblait tout à fait normale, sous ses cheveux de blé mur et ses dentelles
blanches.
Mais un léger vent, que je n'avais pas remarqué jusqu'alors, donnait
un je ne sais quoi d'évanescent à sa silhouette…
A moins que ce ne soit ce
reflet de soleil dans sa prunelle claire.
Quoiqu'il en soit, je restai coite,
affrontant avec hésitation les sourcils froncés.
-" Et bien, Magali…Qui peut
t'amener un si grand tourment, que tu sois obligée d'en faire partager le fardeau
à un arbre qui ne te demandait rien ? "
J'étais surprise qu'elle connût mon
nom. Mais j'étais trop fière et par trop en colère pour le laisser paraître.
Néanmoins,
je me sentis obligée de me justifier de ce mouvement d'humeur.
-" Je n'ai
rien à faire, ici. Je ne devrais pas être là…Il n'y à rien d'intéressant à voir
ni à faire. Il n'y a personne. "
-" Personne ? " m'interrogea-t-elle. Et, se
prenant le menton, qu'elle avait fort joli, dans la main, elle feignit de réfléchir,
un
petit sourire de travers sur sa lèvre.
-" Personne, dis-tu ? Et tout ce qui
t'entoure, pourtant ? "
Je ne jetais même pas un regard autour de moi, sûre
de mon expérience de trois jours, durant lesquels j'avais arpenté les rues et
les collines.
-" Il n'y a rien, par ici. Regardez ! Les buissons sont vides,
rien derrière les troncs d'arbre, rien au bord de la rivière. "
Il est vrai
que rien ne m'avait tiré l'œil avec assez de force pour venir à bout de ma mauvaise
humeur :
ni les trois vieillards, assis à même les pierres sèches de la mensongère
(1),
à
peine consistants dans l'ombre du mur, ni même le lézard pressé qui ne fit que
passer.
-" Oh !.. Et bien, Magali, si tu ne vois rien, tu as peut-être raison,
il n'y a sûrement rien à voir ! "
Je sentais qu'elle me mentait, et s'en amusait
secrètement. Je l'aurais volontiers laissée là, pour s'être moquer de moi,
mais
elle ne m'en laissa pas le temps.
-" Viens, marchons un peu. Puisqu'il n'y
a rien à voir, ton attention sera entière.
Je vais te raconter une histoire.
L'histoire de ce lieu, du temps où il n'y avait vraiment personne… Encore que
! "
(1)
banc de pierre où
se raconte les ragots